Six mille feuillets de Louis-Ferdinand Céline. Quatre romans inédits. Le manuscrit complet de Mort à crédit. Des pinces à linge de Lucette, son épouse, pour tenir les chapitres ensemble. Quand Emmanuel Pierrat, avocat spécialisé en droit de la propriété intellectuelle, a ouvert les deux valises que Jean-Pierre Thibaudat, ancien journaliste culture à Libération, a posées dans son bureau en juin 2020, quelque chose a basculé. "J'ai eu l'émotion de ma vie, partage-t-il avec vivacité. Je me disais : je suis le troisième lecteur. Il y a Céline, Thibaudat et moi !"
Samedi, place Vattelapesca à Bastia, devant une trentaine de personnes captivées, il est venu raconter comment la Corse s'était retrouvée au cœur de cette histoire ; et pourquoi elle n'y était pour presque rien.
Quand Le Monde révèle la découverte en août 2021, une piste s'impose d'emblée dans le monde des céliniens. Elle mène à Oscar Rosembly, né à Poggiolo le 4 avril 1909, dans les Deux-Sorru. Un personnage hors norme : tour à tour employé de tuyauterie, journaliste pour le très droitier hebdomadaire Gringoire, et finalement comptable de Céline à Montmartre — que l'écrivain croyait juif à cause de son nom, et à qui il confiait ses comptes pour cette raison…
La piste corse incarnée par Oscar Rosembly
À la Libération, Oscar Rosembly réapparaît en faux lieutenant des Forces françaises de l'Intérieur et perquisitionne plusieurs appartements de collabos en fuite, dont celui de Céline. Il sera arrêté, incarcéré à Fresnes. Céline l'accusera nommément sa vie durant d'être à l'origine de la disparition de ses manuscrits. Rosembly mourra à Ajaccio en 1990, après une existence digne d'un roman — on lui prête même un épisode de gourou en Californie, et les habitants de Poggiolo se souviennent de "cet original qui méditait pieds nus dans la montagne et se baignait nu dans la fontaine du village".
Sa fille Marie-Luce vivait à Corte. Le biographe Émile Brami avait passé des années à lui téléphoner chaque semaine, convaincu qu'elle détenait des manuscrits dans la maison du maquis familiale. "Elle lui avait parlé de Casse-pipe, de La Volonté du roi Krogold. Puis avait annulé chaque rendez-vous au dernier moment", explique Emmanuel Pierrat.

Marie-Luce Rosembly s'est éteinte à Corte en novembre 2020. Pour l'avocat, le verdict est sans appel : "La piste corse, elle existe, mais pour quelques feuillets de rien. C'est du flan au sens scientifique et sérieux. Elle n'avait pas les manuscrits, sûrement trois bouts de feuillet et des lettres entre son père et Céline. C'était une vieille dame dont plus personne ne s'occupait, je ne la blâme pas."
Un résistant et une caisse en bois
Mais alors, d'où provenaient les 6 000 feuillets ? La vraie histoire commence avec Yvon Morandat, préfet résistant qui démissionne le jour même du vote des pleins pouvoirs à Pétain, prend le maquis, rejoint de Gaulle à Londres et rentre dans Paris libéré aux côtés de Leclerc. Logé provisoirement dans l'appartement de Céline réquisitionné comme bien de collabo, il découvre les manuscrits éparpillés et les range dans une caisse en bois.
"En 1951, il tente de les rendre à Céline. L'écrivain l'accueille en l'insultant, persuadé qu'on veut lui soutirer de l'argent, rembobine Emmanuel Pierrat. Morandat repart et dit à sa femme : Moi vivant, jamais je ne reviendrai me faire engueuler parce que j'ai sauvé ces manuscrits. On attendra que lui et sa femme meurent." Et d'ajouter : "Avant de décéder, Yvon Morandat avait confié les feuillets à Jean-Pierre Thibaudat, fils de résistants, avec une seule consigne : rien ne sort avant la mort de Lucette." Ironie du sort ou pas, Lucette Destouches mourra à 107 ans, en 2019.
Quelques mois plus tard, le confinement aura eu du bon : il a permis à Thibaudat de boucler neuf ans de déchiffrage et de classification. À la réouverture des tribunaux, en juin 2020, il frappait à la porte d'Emmanuel Pierrat avec deux valises de quarante kilos.
Dans les deux bagages : quatre romans inédits dont Guerre et Londres désormais publiés chez Gallimard, le manuscrit complet de Mort à crédit avec des chapitres inconnus, des lettres d'amoureuses… Et ce que le conférencier du jour appelle le "dossier juif" : cinq cents pages de textes hitlériens traduits en français, sources directes des pamphlets antisémites. La valeur totale estimée ? "Quarante millions d'euros, selon les experts."

/image%2F0574608%2F20201109%2Fob_ea6a72_l-f-celine-c-meurisse-1932.jpg)
/image%2F0574608%2F20211119%2Fob_cb61dc_f-5-1.jpg)
/image%2F0574608%2F20210917%2Fob_bd808c_celine.jpeg)
/image%2F0574608%2F20241218%2Fob_ab3251_image-0574608-20241216-ob-6a2469-img-7.jpg)
/image%2F0574608%2F20260520%2Fob_647f75_outlook-z3zn1q3u.jpg)
/image%2F0574608%2F20240828%2Fob_77e4eb_couver-nostri.jpg)
