En 1803, voici deux cent vingt ans, Poggiolo connut un épisode foncier assez compliqué qui était la conséquence des décisions anti-religieuses de la Révolution Française.
Sans que le terme de laïcité ait existé à l’époque, la mise à l’écart de l’Eglise par rapport à l’Etat avait débuté en 1789. Après le 14 juillet et l’abolition des privilèges le 4 août, la situation financière du gouvernement était préoccupante. Un financement fut trouvé avec la nationalisation de toutes les propriétés de l’Eglise le 2 novembre 1789. Ses bâtiments et ses terres formèrent les biens nationaux qui servirent à émettre les assignats, rapidement utilisés comme papier-monnaie, et qui furent vendus aux citoyens.
En Corse, ces ventes furent très difficiles à cause des multiples querelles et de la période du royaume anglo-corse (1794-1796) pendant laquelle l'île ne fut plus sous la domination de Paris.
Finalement, la mise en vente des biens nationaux de Poggiolo n'eut lieu qu’en l’an XI de la République, c’est-à-dire en 1803, quinze ans après la confiscation !
Nous sommes bien informés sur cette vente car le procès-verbal de la cession des biens de Poggiolo est resté intact et complet aux Archives Départementales, ce qui n’est malheureusement pas le cas de tous les documents poggiolais.
Une affiche annonça dès le 18 pluviose (7 février 1803) que la vente de «propriétés nationales (…) provenant de l’Eglise paroissiale de Poggiolo» aurait lieu le 19 ventose dans la grande salle des séances publiques de la Préfecture du département du Liamone, à Ajaccio.
UNE LONGUE LISTE POUR LES RICHES
Neuf lots étaient proposés (orthographe originale respectée):
1° un bacinate de terres au lieu dit Tignosa, aboutissant au levant avec terres Nationales, et au nord avec françois marie Desanti (estimé à) 60 francs
2° trois mezzinate de terres, quarante deux chataigniers fruitiers, la moitié de deux cent vingt sept non fruitiers, la moitié de dix noiers non fruitiers, trois noiers fruitiers, et la moitié de cinq petits cerisiers au lieu dit Costa alla chiesa… 415 francs
3° trois mezzinate de terres, vingt huit chataigniers fruitiers, et la moitié de soixante dix chataigniers non fruitiers au lieu dit Griscetto… 245
4° cinq bacinate de terres avec sept chataigniers fruitiers, et quinze non fruitiers au lieu dit Pollastra, bien entendu que la rente ne s’étand qu’à ce qui revient au Curé… 75
5° deux mezzinate de terres, vingt trois chataigniers fruitiers et cinquante non fruitiers au lieu dit Sialello aboutissant au midi aux terres communales, et au nord avec Joseph Defranchi… 180
6° trois mezzinate de terres, et huit chataigniers non fruitiers au lieu dit Santa Maria… 180
7° dix bacinate de terres, et vingt six chataigniers non fruitiers au lieu dit Fango… 120
8° huit bacinate de terres, et trois chataigniers non fruitiers au lieu dit Pesatoggia… 35
9° cinq chataigniers fruitiers au lieu dit Gentilone… 45
Cette énumération permet de connaître l’étendue et la valeur des terres de l’Eglise à Poggiolo.
En effet, il faut savoir que:
«la bacinata est la superficie de terrain capable de recevoir un bacinu de semence en céréales.
Pour un bacinu déterminé, cette mesure variait en fonction de la qualité de la terre. (…) En comptant l’arpent de Paris 34,18869 ares, on obtient pour la bacinata : 2,44 ares en bonnes terres, 3,19 en terres médiocres, 4,04 en terres mauvaises.
La mezinata = 6 bacinate.» ("Essai sur les anciennes unités de mesure utilisées en Corse avant l’adoption du système métrique" par Anton Dumenicu MONTI, ADECEC CERVIONI 1982).
Pour estimer la valeur de ces parcelles et en dresser procès-verbaux, un commmissaire-expert, Jean Noël PINELLI, s’était déplacé sur place avec le maire de Poggiolo, Dominique Félix FRANCESCHETTI, du 20 au 29 frimaire (11 au 20 décembre 1802). La valeur totale atteignait 1.355 francs.
Il faut remarquer que tous les terrains étaient vendus en une seule fois et sans être morcelés, interdisant aux petits villageois le moindre espoir d’acquérir une parcelle.
Cette situation illustre bien ce qu’écrivaient Antoine CASANOVA et Ange ROVERE à la page 181 de «La Révolution française en Corse» (Privat, 1989) :
«Dans la province de Vico, la vente et l’adjudication des biens nationaux est l’affaire des notables des villages ou de Vico ; les lots sont importants, bien au-dessus des possibilités des petits paysans».
D’autre part, la vente aux enchères se faisait à Ajaccio, bien loin du village. Les pauvres ne pouvaient accomplir un tel déplacement pour une vente aléatoire.
Mais tout ne se déroula pas aussi bien que prévu. C'est ce que nous verrons dans l'article prochain.
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